Alien superstar à Davos : le parcours d'une femme noire jusqu'au World Economic Forum
11 February 2026
Je déteste me lever tôt. À chaque événement matinal d'AfroSwissters, si je croise quelqu'un en chemin, je dis toujours : mon corps est là, mais mon esprit arrivera à 9 h.
Davos n'a pas fait exception.
Je me suis levée à 4 h 50 parce que, sans suivre la consigne du jet privé, j'avais décidé de prendre le train CFF de 6 h. En entrant dans mon wagon, je ne vois que du blanc, de la lumière qui éclaire le train jusqu'aux gens.
Un homme âgé (est-il suisse ?) me fixe comme si j'étais une extraterrestre. Enchantée, alien superstar. (😉 pour tous mes fans de Beyoncé)
Le voyage d'avant
Ah, le glamour. Il est 7 h 15 et je suis bien obligée de me réveiller. Le train n'a que deux wagons, et tout le monde est entassé, debout. Encore une fois, j'aurais dû suivre le truc du jet privé.
Mais au fait, comment ai-je atterri ici ? Bonne question. Noire brésilienne au chômage et réfugiée d'Ukraine en Suisse, Davos un mardi est bien le dernier endroit où l'on s'attendrait à me trouver. C'était mon premier voyage à ce rassemblement légendaire et, honnêtement, je n'étais pas sûre d'y avoir ma place.
Revenons un peu en arrière. Ma vie a pris des tournants que je n'aurais jamais imaginés. Je viens du Brésil, où j'ai bâti une carrière de journaliste, couvrant l'actualité internationale, y compris Davos, confortablement installée dans une rédaction à des milliers de kilomètres. Puis je suis partie vivre en Ukraine avec mon fiancé. J'y ai trouvé mon chez-moi, j'ai changé de métier, et tout allait bien jusqu'à ce que février 2022 arrive. Je suis devenue réfugiée et, soudain, tout ce que je connaissais, tout ce que j'avais construit, est resté derrière moi. La Suisse est devenue ma nouvelle réalité, une réalité ordonnée et chère où je cherche encore mes repères.
Comment je suis arrivée à Davos
Heureusement, Tallulah, fondatrice d'AfroSwissters et amie, ne me laisse pas m'apitoyer sur mon sort dans le coin des victimes. Et quand elle m'a dit : « Hé, je t'ai inscrite à l'un des panels », j'ai répondu : « Attends, tout le monde peut y aller ? »
Eh bien, pas tout le monde. Il faut être en Suisse, être rattachée à une entreprise, avoir les 60 francs du billet de train, quelque chose à porter de pas trop chic mais pas trop négligé non plus (nous, les femmes, savons trop bien comment les hommes s'habillent pour ces occasions sans se poser de questions), et surtout, il faut quelqu'un qui vous dise que c'est possible. Pour moi, c'était Tallulah.
Trouve-toi quelqu'un qui te dit que c'est possible !
Elle ne m'a pas seulement dit que je pouvais y aller. Elle m'a dit que je devais y aller. Elle m'a rappelé que ma voix compte.
Et me voilà, debout à côté de la porte des toilettes dans le train pour Davos. Il y a un mème sur Instagram qui montre des situations folles, avec la légende « ton amie au chômage un mardi comme les autres ». Je corresponds fièrement au cliché.
Les conférences : la boucle est bouclée
La première conférence m'a rappelé ma vie d'avant l'Ukraine. En tant qu'ancienne journaliste, voir parler le CEO de Forbes m'a donné l'impression que la boucle était bouclée. J'étais dans l'actualité internationale, j'ai couvert Davos depuis la rédaction, et maintenant je suis dans l'une de ces salles.
Bouleversant est un euphémisme. Les échanges étaient de haut niveau, rapides, truffés de sigles et d'un jargon d'initiés qui me rappelait que je cherche encore ma place dans ces espaces. Mais j'étais là. J'écoutais, j'apprenais, j'absorbais.
Puis est venu le moment qui m'a fait à la fois rire et pleurer intérieurement : un panel sur la diversité. Oh, comme on aime parler de diversité sans une personne noire sur le panel ! Sans une voix réfugiée ! Sans quelqu'un qui incarne vraiment l'« inclusion » dont tout le monde aime tant parler en théorie !
Tout remettre en question
J'étais assise là à penser à toutes ces salles de conseil, toutes ces conférences, tous ces lieux de décision qui parlent des gens comme moi sans jamais parler avec les gens comme moi. On est en 2026, au World Economic Forum, et on discute encore de l'« avenir du travail » sans reconnaître que pour les réfugiés, pour les femmes noires, pour celles et ceux qui ne rentrent pas dans le moule traditionnel, le présent du travail est déjà incroyablement difficile.
La Ukraine House : là où j'ai retrouvé un chez-moi
Dans un pays célèbre pour son chocolat, j'ai pleuré en en mangeant un. Mais il n'était pas suisse, il était ukrainien. Un simple chocolat ukrainien. Son goût m'a ramenée à une vie à laquelle je n'ai plus accès, à des rues où je marchais, à une version de moi qui se sentait entière et posée. Le deuil de l'exil n'est pas toujours bruyant et spectaculaire. Parfois il est silencieux et vous surprend dans le goût d'un chocolat, dans un mot familier entendu au passage, dans la chaleur de personnes qui comprennent ce que vous avez perdu sans que vous ayez à l'expliquer.
À la Ukraine House, je n'avais rien à jouer. Je n'avais à être ni forte, ni résiliente, ni inspirante. Je pouvais simplement être quelqu'un qui a le mal du pays. Quelqu'un qui a perdu une vie et qui en fait encore le deuil tout en essayant d'en construire une nouvelle.
Je n'avais pas réalisé à quel point j'avais besoin de cet espace avant d'y être. À quel point j'avais besoin d'être entourée de personnes qui n'attendaient pas de moi que j'aie tourné la page ou que je sois reconnaissante de ma « chance » de repartir à zéro. Elles savaient, tout simplement. Et dans ce savoir, j'ai trouvé un moment de paix.
Maisons voisines et voisins dans mon cœur
La Brazil House : un autre genre de déracinement
Plus tard, j'ai visité la Brazil House et je me suis sentie étrangère dans ma propre culture.
Les participants dégageaient une arrogance qui ne m'était que trop familière. C'était la même énergie crispée et excluante qui m'avait poussée à quitter le Brésil. Les mêmes hiérarchies sociales, les mêmes règles tacites sur qui a sa place et qui ne l'a pas, la même façon de vous faire sentir petite si vous ne correspondez pas à leur définition étroite de la réussite.
J'étais là, je parlais portugais, et pourtant je me sentais loin. C'était un rappel douloureux que parfois, ceux qui parlent votre langue et partagent votre passeport peuvent vous faire sentir plus exclue que des inconnus ne le pourraient jamais.
Le poids d'être là
L'épuisement physique et mental était bien réel. J'avais faim et sommeil. Je me sentais comme une enfant tout excitée d'aller à Disneyland qui, au bout de quelques heures, est trop fatiguée pour même faire la queue pour voir son personnage préféré.
Mais je persévère et je crée des moments de lien. Des conversations autour d'un café, un repas partagé avec une amie rencontrée à mon club de lecture hebdomadaire, qui avait créé un groupe WhatsApp avec d'autres femmes qui allaient à Davos, des hochements de tête et des sourires échangés avec les autres personnes noires. De petites victoires qui me rappelaient pourquoi j'étais là.
Un grand merci à Valentina !
Le retour
En rentrant chez moi dans ce même train bondé, épuisée mais exaltée, j'emportais avec moi les contradictions de la journée : l'exclusivité et l'opportunité, les conversations sur la diversité dans les salles les moins diverses, la douceur de ce chocolat ukrainien et l'amertume de me sentir étrangère à la Brazil House, le rappel que parfois, il suffit d'une personne pour nous dire « toi aussi, tu as ta place ici ».
J'ai mis mes écouteurs et la version de « Blackbird » de Beyoncé a commencé. Vous voyez laquelle, celle où elle réinvente le classique des Beatles comme une lettre d'amour aux femmes noires.
Et je me suis dit : c'est exactement ce qu'a été cette journée. Toute cette journée désordonnée, inconfortable, magnifique. Apprendre à voler avec des ailes brisées. Prendre son envol dans des espaces qui n'ont pas été construits pour nous. Attendre toute sa vie que ce moment arrive, puis être au rendez-vous, épuisée et incertaine, mais au rendez-vous quand même.
Nous sommes les blackbirds, n'est-ce pas ? Celles à qui l'on a dit qu'elles ne pourraient pas voler, à qui l'exil, la discrimination et des systèmes conçus pour nous garder au sol ont coupé les ailes. Mais nous volons quand même. Nous chantons quand même au cœur de la nuit. Nous prenons ces ailes brisées et nous nous envolons.
Continuez à être là, quand même.