Les chiffres ne mentent pas, les gens si : sur la représentation, les statistiques et le poids d'être la « seule »
14 November 2024
J'ai souvent entendu dire que les chiffres racontent toute l'histoire. Ils révèlent des tendances, mettent en évidence des anomalies et clarifient ce qui pourrait sembler subjectif. Mais assise récemment dans une salle de plus de 100 participants lors d'un événement « Carbon Women », j'ai été frappée de voir que les chiffres peuvent aussi cacher des histoires. Ils peuvent masquer la complexité, normaliser l'exclusion et rendre raisonnable ce qui dérange.
Mon compagnon me demande souvent : « Pourquoi est-ce important ? » quand j'évoque l'absence flagrante de visages noirs et métis dans ce genre d'espaces. D'un point de vue purement statistique, dit-il, c'est logique : la Suisse est majoritairement blanche ; les femmes racisées sont, par définition, une minorité. Pourquoi s'attendre à ce que la salle soit différente ? Et pourtant, je le sentais jusque dans mes os : la conscience indéniable d'être l'une des trois seules femmes métisses dans une salle où l'on parlait de l'avenir de la durabilité et des marchés du carbone, et la seule personne noire présente.
Pourquoi il est important de se démarquer (même quand personne ne le remarque)
Pour beaucoup, être la « seule » est épuisant, pas seulement parce que cela attire l'attention, mais à cause du fardeau silencieux que cela fait peser sur vos épaules. Quand je lève la main pour parler, j'ai pleinement conscience que mes mots risquent de ne pas représenter seulement ma pensée, mais d'être pris comme représentatifs de toute une communauté. Mes expériences et mes idées sont filtrées par des attentes, parfois du scepticisme, et presque toujours teintées de la question, « Pourquoi es-tu là ? »
Statistiquement, ma présence dans cette salle pourrait être balayée comme une valeur aberrante. Mais les données seules ne peuvent pas saisir le sentiment d'isolement palpable qu'on éprouve en regardant autour de soi sans voir personne qui nous ressemble. C'est important, parce que les décisions prises dans ces salles façonnent les politiques, les normes et les dynamiques de marché qui détermineront l'avenir de notre planète. Quand ces décisions excluent les points de vue des groupes marginalisés, elles perpétuent les inégalités, souvent sans que personne ne s'en aperçoive.
Le problème caché des statistiques « normales »
La normalité a quelque chose de rassurant. Les chiffres peuvent servir à justifier l'inaction, à rationaliser le statu quo et à passer sous silence les lacunes systémiques de la représentation. « Évidemment que tu es l'une des seules, diront certains, c'est le reflet de la réalité démographique. » Mais l'est-ce vraiment ? Ou est-ce le reflet de rapports de pouvoir enracinés qui déterminent qui est invité, qui se sent bienvenu et qui a accès ?
Le marché de l'élimination du carbone est un domaine en plein essor. Il promet d'atténuer le changement climatique et de traiter les émissions résiduelles impossibles à supprimer. Mais ce marché est aussi profondément excluant, dominé par des voix du Nord global et largement façonné par des intérêts d'entreprises. Ce déséquilibre n'est pas un hasard : c'est la conséquence directe de qui est dans la salle et de qui n'y est pas.
La représentation au-delà des apparences : pourquoi les voix des « seules » comptent
La représentation ne consiste pas seulement à remplir des quotas ; il s'agit de déplacer les perspectives, de défier les normes et de redessiner les conversations. Quand des femmes racisées, en particulier des femmes noires, sont dans la salle, elles apportent des expériences vécues et des points de vue qui peuvent enrichir les débats sur l'ESG, le CSU, le CDR et les marchés volontaires. Notre présence oblige les autres à affronter cette vérité dérangeante : la durabilité ne peut pas être vraiment atteinte sans équité.
Voici ce que je sais : l'absence de représentation crée des angles morts. Les normes ESG qui ignorent l'équité sociale deviennent des promesses creuses. Les crédits carbone liés à des projets dans le Sud global peuvent devenir de simples outils d'exploitation s'ils ne sont pas développés avec une réelle participation et un véritable contrôle des communautés. Les marchés volontaires risquent de devenir des terrains de jeu pour l'écoblanchiment s'ils ne reposent pas sur la confiance, la transparence et la responsabilité.
La « normalité » statistique et les limites du confort
La question de mon compagnon continue de me trotter dans la tête : « Pourquoi est-ce important ? » Du point de vue des chiffres, peut-être que ça ne devrait pas l'être. Mais du point de vue humain, ça l'est absolument. C'est important quand les politiques sont faites par des gens qui n'ont jamais vécu dans des communautés frappées de manière disproportionnée par le changement climatique. C'est important quand les solutions sont conçues par des personnes qui ne comprennent pas l'héritage historique de l'exploitation des ressources dans le Sud global. C'est important quand les voix des personnes marginalisées sont reléguées en marge des tables de décision.
Statistiquement, l'exclusion est peut-être « normale ». Cela ne veut pas dire qu'elle est acceptable.
Vendre l'avenir : quelles histoires racontons-nous ?
Dans le domaine de la durabilité, le marketing se concentre souvent sur des récits brillants de progrès et d'innovation. Nous célébrons les percées technologiques du CDR, les nouvelles normes carbone et les engagements des entreprises vers le zéro net. Mais nous voyons rarement les histoires des communautés en première ligne qui luttent pour survivre, ou des militants de terrain qui réclament la justice climatique. Le Sud global, bien qu'il soit touché de manière disproportionnée, est souvent rendu invisible dans ces discussions.
Quand je lève la main dans une salle remplie de visages majoritairement blancs, je ne parle pas seulement pour moi. Je résiste à un récit qui normalise l'exclusion et nie la nécessité d'une véritable équité dans notre combat collectif contre le changement climatique. Je rappelle à la salle, et à moi-même, que la durabilité ne peut pas se réduire à des chiffres.
Un appel à un changement profond
Alors, que faire de ce savoir ? Comment dépasser la normalisation statistique pour créer des espaces vraiment inclusifs, équitables et à l'image du monde dans lequel nous vivons ? Voici quelques pistes :
Défier la « normalité » : la représentation n'est pas une anomalie statistique ; c'est une condition d'un changement réel. Nous devons exiger des espaces plus inclusifs, des directions diverses et des structures de décision équitables.
Placer les voix marginalisées au centre : quand nous élaborons des cadres ESG, fixons des normes carbone ou créons des marchés volontaires, nous devons donner la priorité aux voix des personnes les plus touchées par le changement climatique.
Réinventer le récit : l'histoire de la durabilité doit être réécrite pour inclure tout le monde, pas seulement celles et ceux qui ont historiquement détenu le pouvoir. Les campagnes de marketing doivent refléter la véritable diversité des expériences et des solutions.
Mesurer au-delà des chiffres : les statistiques racontent une partie de l'histoire, mais elles doivent s'accompagner de mesures qualitatives de l'impact, de l'équité et de la justice.
Pour conclure : pourquoi cela comptera toujours
La représentation compte parce que les gens ne sont pas des chiffres. Nos expériences, nos histoires et nos contributions ne tiennent pas dans un diagramme en barres ou un camembert. Tant que des salles comme celle de l'événement « Carbon Women » resteront majoritairement blanches, le travail ne sera pas terminé. Nous devons continuer à pousser, à remettre en question et à insister pour que chaque voix soit entendue et valorisée. Parce que l'enjeu est trop important pour accepter moins.
À mon compagnon, et à toutes celles et ceux qui se demandent pourquoi c'est important : c'est important parce que le changement ne se produit pas par hasard. Il se produit quand celles et ceux qui ont été laissés de côté reçoivent le pouvoir de façonner l'avenir. Et c'est une vérité statistique qui vaut la peine qu'on se batte pour elle.