Quelques jours avant la première de (What You’ll Find) On the Way to Becoming, j’ai assisté à une répétition à Zurich (merci, Meloe). La répétition avait lieu au Schauspielhaus Zürich, l’un des plus grands théâtres subventionnés de Suisse et l’une des scènes les plus influentes de l’espace germanophone. Pour les lectrices et lecteurs hors d’Europe, ce détail compte. Ce qui est présenté ici ne se tient pas en marge. Cela entre au cœur de la vie culturelle, dans un lieu où le théâtre s’empare directement des questions de responsabilité publique, de changement social, et de savoir à qui l’on s’adresse, et comment. Ce que j’ai vu ce soir-là ne ressemblait pas à une production qui se prépare pour sa première. Cela ressemblait à une œuvre encore à l’écoute.
Les interprètes passaient du dialogue à la musique, du silence à la répétition. La scène évoquait davantage une boîte de nuit qu’un théâtre à l’italienne : des corps qui se rassemblent et se dispersent, le son qui façonne l’espace, des moments qu’on laisse respirer plutôt que de les résoudre. L’atmosphère était attentive, éveillée et sans contrainte. Même en répétition, il était clair qu’il ne s’agissait pas « juste d’une pièce » organisée autour d’une intrigue ou d’une montée dramatique. Elle était construite autour de quelque chose de plus discret et de plus exigeant : la manière dont les gens partagent un espace. Rien dans l’œuvre ne cherchait l’approbation. Elle semblait plutôt éprouver des conditions : jusqu’où le temps peut s’étirer, comment le silence peut être tenu, comment un public peut être invité sans recevoir d’instructions. Ce qui frappait, ce n’était pas le fini, mais l’intention.
Deux jours après la première, je me suis entretenue en privé avec Talia Paulette Oliveras et Nia Farrell, le duo de théâtre basé à New York et à Los Angeles qui travaille sous le nom de Ta-Nia. À ce moment-là, la pièce venait à peine de commencer sa vie publique à Zurich, en Suisse, justement. Elle avait rencontré ses premiers publics, absorbé leur présence et commencé à se transformer légèrement d’un soir à l’autre. Elle avait franchi un seuil, de l’écoute intérieure à la rencontre publique.
Notre conversation a eu lieu à ce moment précoce, après le premier contact, avant que la distance ou les catégories ne s’installent. Nous n’avons parlé ni de critiques ni de réception. Nous n’avons pas disséqué les réactions ni mesuré le succès. Nous avons parlé de leur manière de travailler, de leurs raisons de travailler ainsi, et de ce que signifie inviter des personnes dans un espace partagé sans leur dire qui être ni comment être. Nous avons parlé d’attention, de responsabilité et de confiance : non comme d’idées abstraites, mais comme de choix concrets qui façonnent l’atmosphère d’une salle, la manière dont les gens s’y déplacent et ce qui devient possible entre inconnus.
Qui sont Ta-Nia, et comment leur collaboration a pris forme
Ta-Nia n’est ni un label de production ni une collaboration informelle. C’est la pratique artistique commune de Talia Paulette Oliveras et Nia Farrell, deux artistes dont les chemins se sont croisés pendant leurs études de théâtre à NYU, à New York, mais dont la collaboration n’a commencé que des années plus tard, après que chaque artiste eut développé une idée claire de ce à quoi le théâtre devait servir.

Ce délai compte. Leur partenariat n’est né ni de la proximité ni de la commodité, mais d’une reconnaissance mutuelle. Chaque artiste a suivi le travail de l’autre au fil du temps, a remarqué combien leurs questions se rejoignaient, et a attendu que les conditions soient réunies. Le moment où le duo a enfin décidé de travailler ensemble est décrit avec une douceur frappante, moins comme la création d’une compagnie que comme une demande personnelle. Intentionnel. Relationnel. Sans hâte. Cette manière de commencer traverse tout ce que le duo crée.
Nia Farrell : rituel, imagination et futurs proches
Nia Farrell vient au théâtre par l’écriture et la performance, et se décrit comme « mundane Afrofuturist », afrofuturiste du quotidien. Ce travail s’enracine dans la pensée spéculative, mais pas dans des futurs lointains ou abstraits. Nia s’intéresse aux futurs proches : des possibles qui commencent dans le présent, façonnés par l’imagination comme un muscle pratique et collectif. Sur scène comme à l’écran, le travail de Nia place souvent le rituel au centre, pour honorer la vie noire non comme traumatisme ou métaphore, mais comme réalité vécue, rêveuse, tournée vers l’avenir. Ces performances invitent le public à répéter d’autres manières d’être ensemble, non en expliquant ces futurs, mais en les habitant brièvement.
À côté de contextes théâtraux expérimentaux comme le National Black Theatre, Ars Nova, le Second Stage Theater et le Williamstown Theatre Festival, Nia travaille aussi au sein de grandes structures de production. En tant que Director of Development and Production chez Nine Muses Entertainment, fondée par Bryce Dallas Howard, Nia accompagne des projets pour le cinéma et la télévision, dont des collaborations liées à Disney+ et Imagine Docs. Cette double position façonne la manière dont Nia comprend les institutions : comment s’y orienter, quand leur résister, et quand utiliser leurs ressources sans se laisser façonner par leurs attentes.
Talia Paulette Oliveras : le théâtre comme espace, le théâtre comme soin
Talia Paulette Oliveras aborde le théâtre comme un espace de potentiel, un « maintenant » en constante évolution où se croisent récit, corps, mémoire et présence. D’origine dominicaine et portoricaine, Talia mène une pratique artistique indissociable d’un travail de guérison au sein de sa communauté et de lignées spirituelles héritées de ses grands-mères, qui ont servi leurs communautés comme soignantes et guérisseuses. En plus d’une formation théâtrale et d’un travail avec des institutions comme la Brooklyn Academy of Music (BAM), Ars Nova, The Public Theater, The Shed et la compagnie expérimentale Mabou Mines, Talia a suivi des formations en reiki, en herboristerie, en accompagnement tenant compte des traumatismes et en healing justice, et a pris part à des mouvements de base axés sur l’entraide, la souveraineté alimentaire et l’autodéfense communautaire.
Ce parcours n’est pas un complément au travail théâtral. Il en est le fondement. Pour Talia, le théâtre n’est pas d’abord un outil de représentation ou de récit, mais une manière de façonner des espaces où les personnes peuvent être présentes à elles-mêmes et les unes aux autres, sans avoir à justifier cette présence.
Une filiation commune, une méthode commune
Les deux artistes viennent des traditions du théâtre expérimental aux États-Unis, en particulier de celles façonnées par les histoires de la performance noire. Dans ces traditions, le théâtre a souvent été moins une vitrine qu’un rassemblement : un lieu de répétition, de rituel, d’humour, de deuil et de travail collectif. Le récit compte, mais il ne domine pas. Ce qui compte tout autant, c’est la manière dont les gens sont réunis, et ce qui devient possible une fois qu’ils le sont. Cette filiation est présente dans la pièce non comme référence ou citation, mais comme structure. L’œuvre ne demande pas ce que le public devrait comprendre. Elle demande ce que le public pourrait vivre ensemble, puis construit patiemment cette expérience.
Cet engagement pour un théâtre du rassemblement plutôt que de l’instruction donne au travail de Ta-Nia sa clarté. Et c’est ce qui fait de leur arrivée à Zurich moins une production ponctuelle qu’une véritable rencontre entre des mondes artistiques.